Voyage. Le Grand Tour en Italie comme “développement personnel”

Le Grand Tour une histoire de voyage, de culture et de développement personnel.

A partir du XVII siècle et jusqu’au XIX siècle les jeunes aristocrates du Nord Europe, finalisaient leur éducation avec un voyage dans le lieu qu’on considérait le berceau de la Culture: l’Italie.
Cependant ce voyage n’était pas seulement « éducatif », il deviendra aussi, une véritable occasion d’inspiration et une révélation; un voyage dont on revenait changés à jamais

Le Grand Tour

Ce fut l’anglais Richard Lassels, qui, dans son “Voyage en Italie”, pour la première fois a utilisé l’expression Grand Tour. A partir de ce moment – l’année 1670 – la définition sera universellement adoptée.

En ce qui concerne son histoire, la résumer est une tâche impossible et insatisfaisante tellement ce phénomène, à la fois culturel et social, est complexe et fascinant.

Même le volume de ses témoignages est impressionnant : des carnets de voyage, des romans, des échanges épistolaires, des tableaux d’artistes renommés et de voyageurs plus ou moins célèbres.

D’ailleurs ce sujet, étant d’une grande ampleur, m’a permis de l’aborder à chaque fois dans une perspective diffèrente, soit dans mes conférences que dans mes animations 

Pourtant je suis bien loin d’en avoir épuisé toutes les lectures possibles.

Une lecture: le Voyage en Italie comme développement personnel

C’est pour cela que dans cet article je vais proposer une lecture transversale sur les conséquences et l’impact psychologique que ce voyage a pu avoir sur les hommes et les femmes, qui en ont fait l’expérience: rentrer du Voyage en Italie, a signifié pour la plupart d’entre eux revenir avec un nouveau regard sur l’autre et une nouvelle conscience de soi même et surtout ressentir l’exigence de la partager.

Leurs écrits – des essais, des carnets de voyage, des lettres – témoignent aussi de leur exigence de peindre cette expérience, et de partager avec leurs concitoyens un regard moins académique et moins stéréotypé sur le “Bel Paese”.

Peintres et écrivains danois dans une “osteria” (La Gensola) à Rome Ditlev Blunck. (1837) Thorvaldsens Museum, Copenhague.
Les artistes partagent un lieu typique de la vie populaire de Rome, et à côté des ses habitants.

Il faut dire que les antiquités romaines ou les oeuvres de la Renaissance, n’étaient pas les seules raisons de ce voyage. D’autres motifs, parfois secondaires seulement en apparence, ont poussé ces voyageurs à visiter l’Italie: son climat, ses habitants, l’inspiration des paysages, la recherches d’émotions et sentiments dont la palette semblait plus riche ici qu’ailleurs.

Pour illustrer ces motifs je vais vous proposer des exemples de voyageurs – plus ou moins célèbres – qui ont vécu ce voyage comme une métamorphose, une expérience responsable de leur développement personnel. Evidemment il s’agit d’exemples non exhaustifs et choisis arbitrairement. Par exemple, ma lecture au féminin du Grand Tour n’est qu’un avant goût, en attendant mes prochaines publications qui donneront plus d’espace à ce thème.

Goethe et l’Italie

Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent, où, dans la feuillée sombre, rougissent les oranges d’or ? Un vent léger descend du ciel bleu, le myrte croît discret, et le laurier superbe, le connais-tu bien?” Johann Wolfang Goethe (1749 – 1832) : La chanson de Mignon / Mignons lied

Portrait de Johann Wolfgang von Goethe, 1775 Angelica Kauffmann, (1741-1807); Goethe National Museum, Weimar,

Prenons le cas de Goethe (1749-1832) l’un des génies les plus polyédriques de l’histoire moderne et qui le plus a contribué aux changements de la culture européenne.

En 1816 il publia son “Voyage en Italie” un récit sur son séjour en Italie, qui durera deux ans environ( 1786-1788).

Ce voyage fut pour lui une sorte d’évasion, un départ secrètement organisé, une fuite en quelques sorte. Certes, derrière cette fuite, il y avait son besoin de s’évader de son environnement. ( voir “Goethe voyage en Italie” pour plus de détails sur les origines de son voyage)

Goethe lui même d’ailleurs, écrira que l’Italie est l’espoir d’une nouvelle renaissance.
Et en fait c’est précisément ce que le grand auteur éprouve au cours de son voyage : un changement irréversible et même une incapacité à être à nouveau heureux ailleurs comme lui même le dira.

Sans compter que, suite à ce voyage, Goethe modifiera son approche à la vision de la réalité. Son style, passionné et subjectif – comme par exemple dans le célèbre “Les souffrances du jeune Werther” (1774) – se transformera et deviendra plus objectif, plus serein.

Il commencera à se consacrer avec enthousiasme à l’étude scientifique de la nature, dépassant toutefois les contraintes matérialistes des scientifiques de son temps, limités à une conception purement mécaniste des phénomènes.

Le résultat sera la création d’œuvres philosophique-scientifiques telles que l’« Essais sur la Métamorphose des plantes » (1790) et la « Théorie des Couleurs » (1810).

En conclusion, après son retour d’Italie Goethe exprimera dans ses oeuvres, une synthèse originale entre Nature et Art, entre spiritualité et sensualité et ce fut – certes – cette expérience qui lui permit ce nouveau épanouissement de sa poétique et de sa génialité.

Stendhal et la célèbre syndrome

Quant à Stendhal (1783-1842) je ne peux que commencer par évoquer la célèbre syndrome qui a pris son nom: tachycardie, vertiges, hallucinations face à la Beauté. Cela se passe devant Santa Croce, à Florence, où le grand écrivain français est en visite après avoir laissé derrière lui les émotions déjà vécues à Parme et qui donneront naissance à “La Chartreuse de Parme”.

Stendhal est un nomade incapable de rester en place. Pour lui le voyage est recherche de soi et connaissance des autres. L’expérience du voyage en Italie nourrira sa vie intérieure .Pour lui aussi comme pour Goethe, partir c’est renaître. 

On pourrait conclure en affirmant que ses voyages en Italie (où Stendhal se rendit pour un total de 17 ans) nourriront son œuvre mais surtout formeront l’homme…et il en est bien conscient.

« Mes voyages en Italie me rendent plus original, plus moi-même » – Stendhal – Rome, Naples et Florence

Tellement plus soi même qu’il choisit d’écrire en italien son propre épitaphe dans un des ces séjours en Italie. Au cimetière de Montmartre où il est enterré on peut encore lire sur son tombeau : “Arrigo Beyle/ Milanese/ Scrisse/ Amo/ Visse/ Ann. LIX M. II/ Mori Il XXIII marzo/ MDCCXLII.”

Portrait de Stendhal et vue du Théâtre de la Scala à Milan. La ville de mIlan ainsi que l’Opera étaient deux grandes passions de l’écrivain

Mary et les autres

Les voyageuses font preuve d’une sensibilité qui sait écouter et voir sans préjugés et conscientes d’être les nouvelles protagonistes du Grand Tour.

Avec des récits plus intimes, et en racontant d’elles-mêmes et de leurs propres expériences face au pays étrangers, ces voyageuses mettront ainsi en évidence les préjugés et l’arrogance de leur contrepartie masculine.

Oui, parce que jusqu’à présent les hommes ont été considérés comme les véritables protagonistes, sinon les seuls, du Grand Tour.

Mais les voyages, comme le réclame Anna Miller en 1776, nous invitent à nous débarrasser des préjugés. Comme elle si bien le décrit, ceux qui, vivent dans des pays lointains, semblent être différents de nous au fur et à mesure des lieues qui nous séparent. Et c’est là qu’il faut essayer d’avoir un regard plus aigu et plus sensible.

Donc les femmes du Grand Tour ont tendance à se distinguer des hommes par un plus large éventail d’intérêts incluant l’attention aux coutumes et aux conditions sociales des populations et non seulement aux antiquités classiques et aux lieux d’érudition.

Cette attention sensible est témoignée par des recueils épistolaires, par des carnets de voyage et aussi par des romans issus de leur expérience (un exemple pour tous “Corinne ou l’Italie” ( Mme de Stäel, 1807) où on peut y lire cette capacité de transformer l’expérience du voyage en déclencheur d’un changement intérieur.

Le beau livre de Attilio Birilli et Simonetta Neri « Le Viaggiatrici del Grand Tour » (2020 Il mulino editore) trace un panorama exhaustif du Grand Tour en Italie décliné au féminin.


Pour développer cette lecture au féminin je vais prendre l’exemple frappant de l’écrivaine anglaise Mary Shelley.

Mary Shelley

Commençons par dire que Mary ne peut être identifiée ni en tant que touriste ni en tant que voyageuse.

Pourquoi ? Parce qu’elle même étant consciente de sa façon de vivre son séjour en Italie se définit et signe sa correspondance, comme “Anglo-Italicus”.

C’est quoi un “anglo-italicus” ? pour Mary ce terme sert à definir toute personne – anglaise – qui, comme elle, soit dotée de sensibilité et de connaissance de l’Italie. La mission des Anglo-italiens est de faire connaître ce Pays sous toutes ses facettes aux personnes restées en Angleterre afin de leur fournir des exemples culturels et politiques hors des stéréotypes.

Portrait de Mary Shelley par Richard Rothwell.

Mary sait d’être intimement partagée entre l’Italie et l’Angleterre. Dans ses journaux intimes, ses lettres ou ses romans, elle se présente comme une figure qui a su se tracer un chemin d’émancipation en tant que femme et en tant qu’artiste et une partie du mérite pour elle en revient à l’Italie.

Pourtant c’est en Italie qu’elle a perdu des êtres chers: ses deux enfants d’abord et son mari le poète anglais Percy Bysshe Shelley ensuite.

Cela ne l’empêchera pas de penser l’Italie comme « un pays que le souvenir peindra comme un paradis »

Malheureusement cette vision et cette conscience du voyage comme développement personnel et dans le respect du Pays visité, se transformera quelques décennies après en tout autre expérience .

Fin du Grand Tour- Naissance du Tourisme

1865. Cette date marque la naissance du Tourisme moderne avec l’ouverture de la première agence de voyages au monde, à Londres : Thomas Cook & Son.
Initialement, le but de Cook n’était pas économique ; il voulait simplement encourager les gens à élargir leurs horizons. mais victime de son succès, son initiative se transformera en une véritable entreprise à business.
Avec les premiers voyages organisés, le tourisme devient un phénomène de groupe et avec le temps, l’esprit et les modes de déplacement changent.

Les voyages changent… les personnes en route pour l’Italie (et pour ailleurs) prendront le nom de “touristes” mais il n’aurons pas la même motivation des Grandtouristes.

Et ces “touristes” se déplaceront en groupe et en famille, apportant avec eux le confort, les coutumes et surtout les préjugés profondément enracinés de leur pays: le tourisme de masse est né.


En conclusion

Aujourd’hui, nombreuses sont les personnes qui ressentent la fatuité et l’insatisfaction du voyage vécu comme phénomène consumériste, dont on revient remplis des gadgets, des photos et des selfies, mais vides et sans aucune richesse intérieure.

J’espère que cette frenesie du voyage comme consommation verra son terme pour redécouvrir une nouvelle culture du voyage, vu comme une expérience à la fois sobre, personnelle et faite avec l’humilité qu’il faut avoir quand on va en voyage vers “l’autre”.

Il n’y a pas de terres étrangères. Seul le voyageur est étranger.
– Robert Louis Stevenson

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